Jeudi , 14 décembre 2017
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Développement de l’industrie : « une question de politique et de priorité »
Marcus Schneider, Rerésentant Résident de la Friedrich Ebert Stiftung à Madagascar

Développement de l’industrie : « une question de politique et de priorité »

La Friedrich Ebert Stiftung (FES), en coopération avec le bureau de liaison de l’UA et le centre de recherche CREAM, se mobilise pour encourager et stimuler le débat économique sur un modèle de développement durable en Afrique. Les 03 et 04 novembre 2015, une conférence sur le thème « Nouvelle politique industrielle en Afrique : Comment surmonter le piège extractiviste ? » a eu lieu à l’Hôtel Carlton Antananarivo, avec la participation d’experts africains et internationaux, consultants, économistes et universitaires de renom.

C’est un fait, l’Etat a du mal à réaliser ou mettre en œuvre ses priorités. Marcus Schneider, représentant résident de la Fondation Friedrich Ebert dresse un bilan sans complaisance, mais comprend le blocage dû principalement à la restriction budgétaire. Il souligne le rôle important d’un Etat développementiste dans une nouvelle politique industrielle.

L’Etat attend aussi bien l’aide des bailleurs de fonds que l’arrivée des investisseurs industriels. Mais le fait est que le pays n’a pas les moyens financiers de relancer l’industrie. Est-ce un problème de gouvernance ou un manque d’attractivité.

Je pense que l’industrie ne fait pas partie des priorités des priorités du gouvernement. C’est compliqué. Il n’y a pas beaucoup d’investisseurs étrangers qui veulent investir à Madagascar, du moins dans le domaine de l’industrie manufacturière pour le moment. Il faudrait que l’Etat œuvre davantage à rendre ce secteur plus accueillant. Il faut renforcer ou protéger un petit peu la production locale pour que ça devienne aussi attractif pour des investisseurs étrangers après. C’est un secteur qui participe au développement du pays, mais qui est encore trop faible pour tirer la croissance.

Ce n’est pas la première fois que l’on essaie d’élaborer une politique nationale. Quel est le secret pour que cela ne reste pas lettre morte ?

C’est un vrai problème. On a de beaux discours, on a une politique sectorielle qui est insérée dans la politique de l’Etat mais le grand problème reste la mise en œuvre. Il faut une forte volonté politique, de se dire qu’il ne faut pas que ça reste dans les lois et dans les décrets et qu’il faut vraiment les appliquer. Il y a par exemple des lois pour lutter contre la concurrence déloyale, mais en même temps il y a des produits importés illégaux qui nuisent fortement à l’industrie malgache. Il faut appliquer ce que l’on a décidé. Le problème dans le pays est souvent la conséquence de la restriction budgétaire. Il y a beaucoup de priorités, mais il faut encore prioriser certaines priorités. Avec la restriction budgétaire, on ne peut pas faire tout. Il faut que l’Etat se concentre sur trois ou quatre problématiques et s’y investisse à fond. Une fois que cela a marché, on franchit une étape de développement et on peut s’attaquer à d’autres problématiques. Si on n’a pas de priorités, on gaspille les moyens sans arriver à des résultats satisfaisants.

La FES essaie de démocratiser le concept d’un Etat développementiste. Dans le domaine de l’industrie, qu’attendre alors de l’Etat ?

Un Etat développementiste est un Etat qui privilège et qui œuvre pour le développement. Plusieurs Etats ont démontré que l’industrialisation est possible mais dépend de la volonté politique. Avec du laissez-faire ou une politique sans ambitions, ceci ne va pas être possible. Il faut un Etat déterminé qui coopère à la fois avec le secteur privé et donne la direction du développement.

Quel est l’enjeu aujourd’hui d’une nouvelle politique industrielle sur l’ensemble du continent ?

Selon les prévisions de la Banque mondiale, les prix des matières premières resteront bas pour un futur prévisible. C’est le « nouveau normal ». Le modèle de croissance de l’Afrique – tiré surtout par l’exportation de matières premières (actuellement 70% des exportations) – est donc en difficulté. On a deux choix : soit, on industrialise, soit on retombe dans la dépression économique.

Il faut surtout comprendre que quand on parle de développement, cela ne veut pas dire en premier lieu éradication de la pauvreté. L’éradication de la pauvreté n’est pas égale à développement, mais c’est une conséquence du développement. Développement en soi veut dire une transformation économique, c’est la création d’activités économiques de haute productivité. On peut dire : développement est égal à industrialisation.

La Chine qui s’est industrialisée ces dernières décennies a su faire tomber son taux de pauvreté de 70% en 1990 à moins de 20% aujourd’hui. L’ « Afrique émergente » fondée avant tout sur l’exportation des matières premières n’a fait tomber le sien que de 80% à 70%. La grande majorité des Africains ne profite pas d’une croissance qui est une croissance sans emplois et qui se fait sentir dans les caisses de l’Etat mais pas dans les poches des gens normaux.

Un modèle de production durable à base d’industries de transformation, c’est un défi qui semble insurmontable vu la difficulté du gouvernement à lancer une réforme, faute de moyens et de volonté politique. Qu’en pensez-vous ?

La FES coopère avec le Ministère de l’Industrie et le Syndicat des Industries de Madagascar pour la mise en œuvre de la politique industrielle. La volonté est là, tout le monde est motivé. Mais il est vrai qu’on fait face à des restrictions budgétaires énormes. Il est compréhensible que le gouvernement ait beaucoup de priorités pour sortir le pays de cette crise. Cependant, il faudrait pratiquement une priorisation des priorités pour éviter de gaspiller des moyens très réduits. Je comprends que c’est politiquement extrêmement difficile.

La politique industrielle n’est pas nécessairement couteuse. Ce dont les industriels ont besoin c’est un cadre pour mieux pouvoir fonctionner. L’Etat devrait davantage prioriser la production locale. Il faut lutter contre la concurrence déloyale. Il faudrait un régime fiscal et douanier privilégiant ceux qui produisent et transforment à Madagascar. Il faudrait une banque de développement industriel pour donner des capitaux à ceux qui veulent investir. Le projet de loi sur le développement industriel ou le Code de l’Industrie qui est actuellement en cours d’élaboration va répondre à ces exigences.

Recueillis par A. Herizo