Jeudi , 14 décembre 2017
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Rappel à l’ordre des journalistes, autocritique ou autocensure ?
Rapporter les propos d'une source déclarés en public devient un sujet délicat pour la presse malgache

Rappel à l’ordre des journalistes, autocritique ou autocensure ?

Le président de l’Ordre des Journalistes de Madagascar a réagi sur la publication dans la presse de propos et d’information émanant certes de sources connues mais qui peuvent être interprétés comme un appel au conflit ethnique et potentiellement mettre en cause la paix sociale. Cela relance le débat sur le rôle de censeur que l’on veut attribuer au journaliste.

Les faits sont tels qu’ils sont. Quand une personne ou un groupe affirme face à la presse être victime d’une injustice ou dénonce les méfaits des gens de pouvoirs politiques ou économiques, les médias sont exposés à des poursuites judiciaires. Ce ne sont pas les précédents qui manquent. On a déjà eu l’auteur d’une conférence de presse sur un prétendu gros bonnet du trafic de bois de rose jeté en prison, un directeur de la rédaction et aussi le rédacteur en chef tomber pour avoir publié une lettre de lecteur. Un journal ayant été la cible d’une compagnie pétrolière qui voulait faire un exemple sans tirer sur toute la presse a été accusé pour avoir rapporté des propos tenus lors d’une conférence de presse. Le plaignant s’est rétracté au tribunal quand il a vu qu’il s’attaquer au président de l’Ordre des Journalistes qui est le directeur de publication du seul journal qu’il a voulu attaquer alors que d’autres titres et stations ont publié la même information.

L’OJM a-t-il fait l’objet d’une pression en haut lieu ? En tout cas, il joue son rôle d’autorégulateur de la presse en rappelant à l’ordre la profession sur un écart en matière d’éthique et de déontologie. Le message s’adresse à tous les médias et à tous les journalistes, pas à quelques-uns qui auraient pu être nommés. Dans l’affaire Anjozorobe, il convient en effet de mettre en doute autant la version des membres de la famille et de la communauté de la supposée victime que la version officielle de la gendarmerie. Le journaliste respecte une certaine équité quand il a publié les propos des deux parties. Il est utopique de croire que l’information sera rangée dans le tiroir en attendant l’enquête de la gendarmerie et que les médias vont sortir l’article ou le sujet une semaine après.

Il est clair que tout le monde veut utiliser la presse et les journalistes : les mineurs et leur communauté qui se présentent comme doublement victime en ayant perdu un proche et en étant chassé de la carrière qui constituait leur gagne-pain ; les gendarmes qui affirment toujours respecter de manière ultra-professionnelle la procédure malgré les apparences, avec la complaisance de l’Etat malgache mais pas celle des Etats-Unis, le président Rajaonarimampianina qui est une nouvelle fois attaqué pour des faits ou méfaits impliquant un membre de sa famille et qui dénonce à tout va une machination politique. « Respectez la vie privée de ma famille », a-t-il déclaré à l’endroit de la presse. Qui le journaliste doit-il censurer ? Lui-même, bien entendu. Donner la version de tout le monde lui cause des torts. Faire l’impasse sur le sujet n’est pas pour autant une option.

« La liberté de presse, je l’accepte, c’est dans la Constitution. Mais cela exige des responsabilités. Démontrez que vous avez des preuves, a déclaré Hery Rajaonarimampianina. La Constitution accepte aussi l’opposition mais dans un environnement démocratique, tel les élections(…). N’entrainez pas la population dans des zizanies futiles et sachez discerner les vraies informations des fausses ». L’OJM demande l’adoption du Code de la Communication pour réguler le métier. Ce texte a la particularité d’être restrictif et en grande partie dépassé. Il a une volonté manifeste de mettre la presse sous la pression de l’exécutif et de la justice. Il ne garantit en rien la liberté d’information, l’accès aux sources, la protection du journaliste ni la santé économique des médias. Comme la nature a horreur du vide, l’OJM n’a pas le choix que de réclamer l’adoption de ce Code qui est pourtant très avantageux pour les pouvoirs politiques, judiciaires et économiques. La presse malgache risque de devenir le… quarantième pouvoir.

A.H