Vendredi , 16 novembre 2018
enfrit
Suite à l'article que nous avons fait paraître le 9 octobre, Jean Luc Raharimanana, écrivain résidant en France et fils de Venance Raharimanana, nous a demandé de publier les remarques suivantes.

Réponse à l’article sur Venance Raharimanana

En premier lieu, vous indiquez qu’il a été condamné le 23 août à 2 ans de prison avec sursis sans préciser ce dont on l’accuse. Il s’agit de
« provocation aux crimes et délits contre la sûreté intérieure de l’Etat ».
Chacun sera alors libre d’interpréter la gravité ou la légèreté
de la peine infligée. Il est quand même étonnant que pour quelqu’un tenu d’avoir menacé gravement la sûreté intérieure de l’Etat, il ne récolte qu’une peine aussi minime. A la fin de votre article d’ailleurs,
par l’absence du pourvoi en appel, vous dites qu’ « on peut traduire qu’il s’estime heureux de s’en être aussi bien sorti du pétrin ».

Oui, nous la famille, estimons qu’on l’a sorti du pétrin dans lequel on a voulu l’enfoncer. Vos doutes sont légitimes. Pourquoi n’avions-nous pas fait appel ? Vous semblez oublier que cet homme, enlevé le 14 juin 2002 alors qu’il rentrait chez lui sur la route d’Amborovy, Mahajanga, a été torturé le même jour par les forces de l’ordre qui l’ont réceptionné à Ivato, Antananarivo. J’utilise le terme « enlèvement » car aucun mandat d’arrêt n’a été délivré contre lui, et si l’on considère et que l’on accepte l’exception des temps de crise pour justifier les arrestations, la moindre des choses en l’absence dudit mandat d’arrêt aurait été de prévenir la famille, famille qui malgré les appels et les supplications auprès des officiels et des détenteurs de son portable, ne l’a retrouvé que le lendemain par le plus pur des hasards dans un cachot de la Gendarmerie de Fiadanana, laissé sans soins, presque pour mort, les gendarmes ne connaissant même pas son identité ni le motif de son arrestation ! Exigeant l’hospitalisation, la famille a pu obtenir raison dans un premier temps mais par ordre du Procureur de la République, il a été extrait de l’hôpital, malgré l’opposition du médecin traitant ayant diagnostiqué un traumatisme cranio-facial sur agression, pour être mis sous mandat de dépôt à Antanimora le 20 juin 2002 sous les inculpations « provocations aux crimes et délits, diffusion de fausses nouvelles ». Et malgré encore une demande de re-hospitalisation du médecin-chef de la prison le 24 juin 2002, il n’a jamais pu recevoir les soins adéquats, se contentant pendant toute sa détention, de dormir par terre sur un matelas que la famille a dû lui acheter. Comment alors faire appel dans un contexte aussi évident de non-respect des Droits de l’homme ? Cette décision a été prise également par lui même et par la famille car il faut savoir que sa maison a été brûlée sous les yeux des militaires dits « pacificateurs », que les maisons de ses deux filles, sises dans la même concession à Amborovy, Mahajanga, ont été pillées ; que la maison de son fils à Antananarivo a été cambriolée, les voleurs raflant au passage des documents très importants. Ne peut-il pas dire maintenant « STOP » ? La Justice a-t-elle pris la peine de diligenter des enquêtes pour vérifier nos allégations de torture et d’incendie de maison ? Non ! Mille fois non. On nous a même refusé le dépôt de plainte ! Le procès s’avérant être une mascarade
(changement d’inculpation le jour du procès, les preuves étant inexistantes pour le condamner ; projection d’un enregistrement vidéo qui dure à peine trente secondes ; phrases sorties du contexte ; audience expéditive -trois questions du procureur ; jugement rendu sur le siège – sans délibération du tribunal),
il est apparu clairement que Venance Raharimanana a été jugé coupable bien avant le procès.

Mais coupable de quoi ?

Vous dites que « malgré le caractère intellectuel de ses émissions, la dose de passion qui les anime trahit des relents d’embrouilles qui justifient sa condamnation ». Les majungais qui ont écouté ou regardé ses émissions depuis 1991 partagent-ils cet avis ?
Je ne peux que m’étonner. Comment peut-on justifier une condamnation par « une dose de passion » ? Si c’est le cas, il faudrait arrêter, torturer, refuser des soins à tous ceux qui parlent un peu trop fort à la télé ou dans les médias. Ne pas oublier bien sûr de brûler leurs maisons et de piller celles de leurs enfants. On dira alors que Justice a été faite. Si ses recherches ont démontré que des problèmes persistent entre les « côtiers » et les « merina », est-ce « crimes »
que de le dire ? D’ailleurs, qui à Madagascar ignore cette réalité ?
N’est-ce pas la fonction du chercheur de livrer les résultats de ses investigations ? Si des politiques détournent le discours pour faire du tribalisme, est-ce de sa faute à lui ? Vous avez d’ailleurs souligné que mon père n’était pas un politique ! Il se consacre entièrement -et à rien d’autres, à ces recherches depuis près de dix ans maintenant, ne recevant d’apport financier que de la part de ses enfants, continuant ainsi un engagement qu’il avait amorcé dès les années soixante auprès des sommités comme Françoise Raison Jourde ou Robert Cabannes.

Comment toujours justifier cette arrestation et cette condamnation quand selon vos termes, « il se croit investi d’une mission de sensibilisation en faveur des provinces autonomes » qui, je vous le rappelle, font partie intégrante de la Constitution malgache ? Depuis quand défendre le choix démocratique du peuple a-t-il été un crime ? Affirmer qu’ « il faut d’abord et surtout exploiter les ressources et les potentialités existantes » sans toujours attendre les compétences venues de la Capitale est-il un crime ? N’est-ce pas un gain de temps inestimable pour le développement des provinces ? Le bon sens même que de prendre ce qui existe sur place ! Est-ce la prise de responsabilité des provinces qui pose problème ?

Se remettre simplement en mémoire que lors de l’investiture du PDS de Toamasina, Marc Ravalomanana a enjoint les habitants des régions à prendre leurs responsabilités et ne pas toujours tout attendre de la Capitale. Faudra-t-il alors arrêter le Président ?

Avant de clore cette lettre, je tiens à vous remercier d’avoir rédigé cet article et surtout d’avoir mené une véritable enquête journalistique concernant cette affaire. Seulement, il m’était nécessaire de remettre certaines choses à leurs places. Trop de passions entourent encore cette affaire, ce qui montre que les débats que mon père a soulevé sont des plus importants pour la population de Mahajanga et pour tout Madagascar en général.

Je clos cette lettre en espérant que chacun ait conscience que c’est la liberté de penser elle même qui a été foulée au pied dans cette histoire. Je ne pense pas que le peuple malgache ait tant lutté pour arriver à cette situation.